Les responsabilités des dynasties bourgeoises d’Emmanuel Beau de Loménie

lundi 28 novembre 2016 | Adrien Abauzit | 0 commentaires

Les responsabilités des dynasties bourgeoises

 De Bonaparte à Mac-Mahon  (1943)

 Emmanuel Beau de Loménie

 

Les responsabilités des dynasties bourgeoises de l’historien Beau de Loménie est un ouvrage incontournable pour qui veut comprendre la genèse et l’action des élites françaises au cours du XIXème siècle et de la première moitié du XXème.

Nos élites trouvent leur origine dans l’Ancien régime. A côté des seigneurs de la cour, de la noblesse d’épée et de la noblesse de robe, végètent dans la frustration, du fait de leur appartenance toute symbolique aux Tiers Etat, des gens de robes : juges, avocats, conseillers, notaires. Leur exclusion des arcanes du pouvoir les jette contre la monarchie : ainsi s’explique leur soutien actif au jansénisme et aux diverses frondes des parlements de justice.

A la Révolution, les cartes sont rebattues. Ceux d’entre eux qui se hissent au pouvoir réussissent à faire fortune en spéculant à la baisse sur les assignats, en achetant des biens nationaux et en mettant la main sur les ressources issues des pillages des troupes révolutionnaires. D’autres profitent également du commerce des fournitures d’armée pour s’enrichir.

Ces fortunes n’ont pu être obtenues que dans le contexte très précis de la Révolution. Dès lors, tout retour à l’Ancien Régime condamnerait nos proto-dynasties à la ruine. Or, les déboires du Directoire font précisément craindre un retour à la monarchie. Pour nos nouveaux riches, ce scénario est à éviter à n’importe quel prix. Pour conserver leurs privilèges, ils se rallient sans l’ombre d’un scrupule au projet de coup d’Etat de Sieyès. Bonaparte est choisi pour réaliser l’opération. Des banquiers, presque tous suisses ou protestants, sont associés à l’affaire : Delessert, Perrégaux, Mallet, Le Couteulx, Périer et Hottinguer. Excepté le Couteulx : « Nous constatons qu’un noyau de régicides, de révolutionnaires particulièrement menacés par des révoltes populaires avaient, grâce à l’appui d’un certain nombre de complices moins directement compris, mais liés à eux par beaucoup d’intérêts, sauvé provisoirement, par une opération contraire à leurs principes les plus avoués, leurs situations personnelles contre le danger d’une restauration monarchique qu’attendait une grande partie de l’opinion, et qui leur aurait demandé des comptes.

Si en outre, ce que nul n’a jamais songé à faire jusqu’à ce jour de façon méthodique, nous considérons quelle allait être, par la suite, la carrière de ces conjurés et de leurs descendants ; si nous observons que ces hommes, dont beaucoup demeuraient encore d’assez second plan, dont la plupart ne s’étaient distingués ni par des services éminents ni par aucun grand rôle, allaient désormais, de façon plus ou moins apparente, mais toujours étonnamment durable, s’installer dans les cadres de la société française ; si nous observons que, pendant une suite de générations, à travers des changements répétés de régime, eux d’abord et leurs descendants ensuite allaient, avec une surprenante continuité, non seulement occuper les grands emplois politiques mais encore, nous verrons par quel biais, prendre, quand se développera la grande industrie, des places dirigeantes dans l’état-major économique ; si, pour choisir un peu au hasard deux exemples entre beaucoup d’autres, nous constatons que les descendants d’un Roederer et d’un Petiet, allaient, après avoir siégé dans de nombreuses assemblées parlementaires, passer de là, l’un à la tête de la société Saint-Gobain, l’autre, aujourd’hui encore, à la tête de la corporation automobile, nous constaterons que le coup de Brumaire a été pour eux le point de départ d’une longue série de reniements enchevêtrés grâce auxquels ils allaient étendre leurs accaparements sur un pays livré par eux aux déprimantes misères d’une instabilité grandissante. »

Une fois au pouvoir, Bonaparte n’oublie pas ceux qui l’ont propulsé à la tête de la France. Non seulement le Consulat, puis l’Empire, permettent le maintien des privilèges des proto-dynasties bourgeoises, mais en plus, il les accroit substantiellement.

Les banquiers qui ont soutenu les conjurés de Brumaire sont les premiers récompensés. Par la création de la Banque de France, leur sont octroyés un pouvoir économique immense : « ce qu’il est intéressant et curieux de constater, c’est que les principaux des banquiers fondateurs de la Banque de France, et bénéficiaires des privilèges à elle accordées furent ceux qui avaient financé le coup de Brumaire. Non seulement, certains d’entre eux trouvaient, nous l’avons vu, des sièges au Sénat et au Tribunat. Quand le premier conseil de régence de la banque fut constitué, dès le mois de février 1800 (car on n’avait pas perdu de temps), c’était Le Couteulx qui était nommé président, assisté d’une douzaine d’autres personnages, parmi lesquels nous relevons Pérrégaux, Périer et aussi Mallet. Et sans doute ce dernier avait dédaigné, lui, de demander en même temps une place dans les assemblées politiques. […] Dès le début de janvier 1800, ils avaient rassemblé un premier noyau d’actionnaires parmi lesquels figuraient, comme par hasard, quelques-uns des ministres et des principaux sénateurs, cependant que Bonaparte lui-même s’inscrivait pour une somme de 30.000 francs. »

La moisson ne s’arrête pas là. Napoléon offre un traitement de seigneurs aux conjurés, qui obtiennent tous des sièges dans les grandes institutions. Les mieux lotis sont ceux du Sénat. Mais ceci ne fait figure que de simple apéritif à côté de ce qui est réservé à la noblesse d’empire. Outre les sommes colossales versées aux barons, comtes et ducs, est créée une caisse spéciale pour assurer leur traitement, le Domaine extraordinaire. Par une loi du 23 décembre 1809, l’Etat cède au Domaine extraordinaire la propriété des canaux du Midi, d’Orléans et du Loing. Ainsi, nos dynasties bourgeoises, en plus de leur traitement de pacha, acquièrent des moyens de production. Et ce n’est pas fini. Une loi du 21 avril 1810 permet à l’Etat de véritablement donner, à qui il le souhaite, et sans adjudication, les concessions minières du pays, une simple de redevance de 5% du produit net étant à verser au Trésor en retour. Ce clientélisme se fait évidemment au bénéfice des dynasties bourgeoises, l’exemple le plus significatif étant peut-être celui d’Elie Decazes, fondateur des mines de Decazeville.

En résumé, grâce à leur positionnement politique, les fondateurs des dynasties bourgeoises ont pu mettre la main sur les principaux leviers de l’économie française : « C’est en profitant de leurs influences politiques pour se faire livrer la disposition d’une partie des richesses nationales que, sans risques économiques et presque sans frais, ils bâtissent les assises de leurs fortunes dont certains n’ont cessé de grandir. »

Lors de la campagne de France de 1814, nos dynasties ne font preuve d’aucune reconnaissance à l’égard de Napoléon. A partir du moment où Louis XVIII s’engagent à respecter les acquisitions réalisées pendant la Révolution et l’Empire, le Sénat se débarrasse aussitôt de Napoléon : sa déchéance est votée, Louis XVIII est rappelé.

Sous la Restauration, nos dynasties bourgeoises se sentent à l’étroit. Certes, le personnel impérial est reconduit. Mais il a fallu faire place aux émigrés suite à leur retour ; émigrés qui ont été requinqués par la loi de 1825 dite du milliard des émigrés. Ainsi ces derniers sont-ils indemnisés lorsque leurs biens ont été vendus en tant que bien national. Cette remise en forme indispose nos dynasties, désireuses d’avoir toutes les cartes en main. Pour cela, Charles X doit chuter. Il chute.

La monarchie de Juillet est l’âge d’or de nos dynasties. Louis-Philippe leur laisse carte blanche. Symboliquement, les banquiers Casimir Périer et Lafitte se retrouvent à la présidence du Conseil.

En 1842, les dynasties bourgeoises tirent à nouveaux le gros lot. De la même manière que l’Etat leur avait concédé les mines françaises en 1810, l’Etat leur donne cette fois-ci les concessions de ligne de chemin de fer. Ainsi, elles accroissent leur emprise sur les leviers économiques de la France en colonisant les conseils d’administration. « On se mettait en effet, vers cette époque, à attribuer dans les conseils d’administration des postes à toute une série d’hommes qui n’avaient rien à voir avec la gestion des entreprises, mais dont l’influence pouvait être politiquement utile. On se mettait à distribuer les postes de conseils d’administration, comme, sous l’ancien régime, on avait distribué des abbayes aux personnalités bien en cour. »

Un tel système ne peut durer éternellement. Les contradictions internes du régime finissent par le consumer : légitimistes, catholiques et républicains, dans une alliance de circonstance, s’allient pour faire tomber Louis-Philippe. Les dynasties bourgeoisies, battues un temps, sont vite rassurées par Cavaignac qui noie dans le sang les émeutes de juin. Elles soutiennent le futur Napoléon III à la présidence de la République, pensant que sa présidence servira de transition vers un régime où leur emprise sera aussi puissante que lors de la monarchie de Juillet : elles se trompent. Napoléon III les roule et les prend de vitesse. Qu’importe : une large partie des dynasties finit par se rallier à l’Empire. Selon l’auteur, Napoléon III comble le vide laissé par les dynasties manquantes en faisant appel aux élites financières juives. Beau de Loménie, sans nier leur importance, restitue leur influence à une juste mesure : « A vrai dire, du reste, l’opinion, dans son ensemble, avait été menée à petit bruit. C’est seulement trente ou quarante ans plus tard, au moment des premiers grands scandales financiers de la troisième République, que les polémistes d’opposition, les Drumont, les Chirac, allaient révéler au grand public l’importance de cet accaparement capitaliste, et dénoncer la collusion de quelques-uns des hommes les plus représentatifs du monde conservateur de leur temps avec de grands forbans de la finance judéo-internationale, en nous montrant les Reille, les Chabaud-Latour, les Barante, les Girod de l’Ain, les Talhouët, etc., et d’autres personnages que nous avons déjà eu l’occasion de citer ici, voisinant dans les grands conseils avec les Rothschild, les Fould et les Péreire. Et d’ailleurs comme ils avaient eu le tort de ne pas remonter à l’origine, de ne pas aller considérer jusqu’à ses débuts sous Louis-Philippe cette féodalité d’affaires nouvelles dont Lamartine, dès 1838, prévoyait la naissance, les conclusions qu’ils ont tirées de leurs constatations ont été, dans l’ensemble trop générales et inexactes. »

Au tournant des années 60, le Second empire perd ses principaux soutiens : l’invasion des Etats pontificaux par les armées du Piémont éloigne les catholiques du régime et le traité de libre-échange franco-anglais de 1860 fait basculer la bourgeoisie commerçante dans l’opposition. Désormais, les jours de l’Empire sont comptés. De fait, il s’écroule comme un château de cartes suite à la capture de Napoléon III lors de la bataille de Sedan.

La République est proclamée le 4 septembre 1870 par la populace parisienne, excitée en ce sens par les milieux républicains. Il apparaît cependant aux yeux de tous que la situation politique est extrêmement précaire. Plus des deux tiers des députés élus à l’assemblé de février 1871 est monarchiste, légitimistes et orléanistes étant à peu près équitablement répartis. A ce moment, le rétablissement de la monarchie paraît imminent. Mais il n’en est rien. Les orléanistes, représentants des dynasties bourgeoises, font miroiter une réconciliation aux légitimistes pour mieux les berner. Parfaitement lucides, les dynasties bourgeoises ont compris que le retour d’un Bourbon serait à terme pour eux problématique. Dans une brochure trop peu connue, un certain Dupont-White, économiste et riche personnage s’en explique : « Si vous admettez que la société est à défendre, le plus bizarre  serait de constituer pour cela un pouvoir exécutif héréditaire. Vous supposez que ce pouvoir sera le garant de l’ordre, le champion de tous les intérêts conservateurs, bref, le défenseur des riches. Cette supposition est absolument gratuite. Il défendra le plus fort, c’est-à-dire le peuple. Il attaquera ce qui est capable de l’attaquer, c’est-à-dire les classes supérieures. […] Il dira au peuple : livrez-moi la liberté des grands. Et le peuple répondra : livrez-moi les grands. »

La réunion des courants monarchistes ne se produit pas. Et pendant ce temps, Thiers a convaincu une partie des dynasties que la République serait pour leurs privilèges un meilleur garant qu’un roi, qu’il fût Bourbon ou Orléans. En 1875, les dynasties se rallient à la République. L’amendement Wallon est voté. Comme Dupont-White l’avait prévu, la République sera la jalouse protectrice des privilèges des dynasties bourgeoises.

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