Pétain contre Hitler (1966) de Gabriel Jeantet

mardi 8 août 2017 | Actualités, Adrien Abauzit | 2 commentaires

Pétain contre Hitler (1966)

Gabriel Jeantet

Une chronique de Adrien Abauzit

Personnage peu connu, Gabriel Jeantet est avant la guerre trafiquant d’armes au service de la Cagoule, ce qui l’oblige à quitter la France pour échapper à la police.

De retour en France en 1940, il participe aux combats sous les ordres du colonel de Gaulle. Après l’armistice, il devient chargé de mission au cabinet civil du maréchal Pétain, tout en entretenant des liens avec les milieux résistants, notamment ceux tenus par d’anciens membres de la Cagoule.

Dans son ouvrage Pétain contre Hitler, Gabriel Jeantet expose au lecteur ce que fut son action souterraine lors de sa dernière année à Vichy et révèle ainsi un versant quasi-inconnu de la politique du maréchal Pétain.

Fin juillet 1943, le maréchal Pétain convoque dans son bureau Paul Dungler , chef de la résistance alsacienne, pour lui confier une mission avant qu’il ne parte pour Alger rencontrer Giraud et de Gaulle : « Je sais qu’en Afrique du Nord un grave problème de conscience s’est posé pour les officiers qui m’ont juré fidélité et m’ont prêté serment […]le devoir des officiers qui sont en Afrique est de se battre et d’accepter les ordres de ceux qui sont là-bas pour les commander. Allez voir Giraud et de Gaulle dans cet ordre ; le général Giraud en premier. Vous leur direz que je reporte sur leur tête le serment qui m’a été prêté ; que les officiers doivent en être informés par vous qui êtes mon envoyé. Ils vous croiront. Le général Giraud vous connaît et sait que vous avez ma confiance. Vous leur direz que je leur propose à tous deux que nous nous réunissions dès la libération de Paris, sous l’Arc de Triomphe, où je leur transmettrai les pouvoirs dont je suis investi ; ce sont les seuls légitimes. Et je me retirerai dans ma propriété de Villeneuve-Loubet. Ménétrel vous mettra dans la filière pour passer à Figuéras.»

Plusieurs mois plus tard, courant décembre, un officier du 2e Bureau, le colonel Petétin, rentre en contact avec Gabriel Jeantet : « Petétin m’informe que, par l’intermédiaire de Jean Couitéas de Faucamberge, il est entré en relation à Nice avec un officier allemand qui fait partie d’une conspiration destinée à écarter Hitler du pouvoir et à négocier la cessation des hostilités. »

Faucamberge est un industriel français qui avant la guerre était déjà en relations avec des financiers et industriels allemands hostiles au régime nazi. Grâce à ses contacts, il sait qu’en Allemagne se prépare une conjuration destinée à renverser Hitler : « Patiemment, prudemment, utilisant ses relations d’avant-guerre, s’en créant de nouvelles, il cherche le fil qui lui permettra d’accéder à l’une des ramifications de ce complot permanent ».

Faucamberge finit par rencontrer une cheville ouvrière de la conspiration, le capitaine Max Buccholz, membre d’un service d’information économique qui dépend de l’Abwehr. Par ce dernier, Faucamberge apprend que les conjurés « ont encore l’espoir d’écarter Hitler par des manœuvres politiques et l’intervention du haut état-major, l’OKW.

Aussitôt ce but atteint, des négociations devront être entreprises avec les puissances belligérantes. La France peut jouer un rôle d’intermédiaire, elle peut dès maintenant sonder les intentions des Britanniques et des Américains sans que s’établisse un contact direct entre eux et les Allemands mêlés à la conjuration ».

De son côté, Buccholz recherche un contact avec une personne sûre de l’entourage du maréchal Pétain : « Si Pétain veut bien envisager d’intervenir dans les négociations, un plan d’action devra être établi d’urgence car des évènements importants peuvent être provoqués en Allemagne à brève échéance. »

Le 4 décembre, le colonel Petétin demande donc à Gabriel Jeantet d’être l’agent de liaison entre Pétain et les conjurés. Le soir même, Jeantet en informe Pétain et Ménétrel. Après avoir jugé du sérieux de la communication, Pétain désigne Jeantet pour le représenter officieusement auprès des conjurés.

Jeantet se rend à Nice le 13 décembre avec ses collaborateurs pour la première entrevue, au château Sainte-Anne, la résidence de Buccholz : « Les négociateurs allemands sont l’officier de marine Guebhardt, représentant de l’amiral Canaris, et le capitaine Max von Buccholz, les interlocuteurs français le colonel Petétin, Jean Couitéas de Faucamberge et moi-même. »

Les conjurés allemands exposent leur projet et cherchent à savoir qu’elle serait l’attitude de Pétain en cas de destitution d’Hitler. Jeantet, qui n’est pas encore habilité à s’engager au nom du Maréchal, ne se prononce pas encore.

Le 18 décembre, de retour à Vichy, Jeantet s’empresse de faire connaître à Pétain les desseins des conjurés allemands. Pétain ne cache pas son vif intérêt pour le complot : « Il faut qu’ils agissent vite, nous dit-il, sinon il sera trop tard. Les Américains auront débarqué en France et les Russes arriveront aux frontières de l’Allemagne. La France sera de nouveau un champ de bataille. Les Français ont déjà assez souffert. C’est cela qu’il faut éviter, si cette révolte contre Hitler en donne la possibilité. »

Jeantet rédige un protocole dans lequel il consigne les positions et les intérêts de chacune des parties. Pétain donne son agrément, ce qui signifie qu’il accepte d’être un négociateur intermédiaire entre l’Allemagne et les Alliés, en vue du « gel » de la guerre à l’ouest et de l’évacuation des troupes d’occupation allemandes de cette même zone. Un nouvel entretien est prévu en date du 31 décembre, toujours à Nice, au même endroit. Jeantet remet son protocole à ses interlocuteurs allemands, qui d’ailleurs paraissent de plus en plus décidés : « Les conjurés ont décidé de passer à l’action dans un très bref délai et d’écarter Hitler du pouvoir, soit grâce au succès d’une opération politique déjà préparée de longue main, soit par un attentat […] La chaîne du complot, en partant de Buccholz considéré comme le point extrême, passe par Guebhardt à Lyon et plusieurs officiers à Paris. Nous savons que Canaris et son adjoint le colonel Hansen en sont la tête avec d’autres officiers de la Wehrmacht. Le maréchal Keitel lui-même, commandant en chef de l’OKW, serait susceptible de s’y rallier après coup. La conspiration a de nombreuses ramifications en Allemagne et trouvera des appuis dans tous les milieux sociaux. Encore faut-il qu’elle réussisse dans l’opération dont tout dépend ! »

Après avoir passé le réveillon et sabré le champagne avec les officiers allemands, Jeantet rejoint Vichy : « Le récit que je fis à Pétain de mes derniers entretiens avec Guebhardt et de la soirée du 31 décembre l’intéressa au plus haut point. Je lui apportais cette fois la conviction que nous étions bien en rapports avec une organisation puissante de militaires ayant sa tête à l’Etat-Major général de l’Armée. Il était heureux que le protocole que j’avais soumis à son accord et qu’il avait trouvé audacieux n’eût pas soulevé d’objections fondamentales de la part de mes interlocuteurs. Après mon premier voyage à Nice, Pétain était resté non pas sceptique mais dans l’expectative. Maintenant il nous chargeait, Ménétrel et moi, d’envisager toutes les dispositions à prendre pour que son intervention puisse se manifester rapidement et dans les meilleurs conditions le moment venu. »

L’opération décisive est prévue dans la journée du 30 janvier.

A Alger, Giraud et de Gaulle ne prennent pas la main que Pétain leur tend, mais, extraordinaire coïncidence, des militaires américains tout d’abord, puis les services de renseignement français ensuite, demandent à Dungler de prendre contact avec la résistance allemande antinazie dans le but d’établir une véritable liaison entre l’armée américaine et les éléments antihitlériens de l’armée allemande. Lorsqu’au début du mois de janvier, Dungler, enfin revenu à Vichy, en informe Jeantet, ce-dernier ne manque pas de lui parler de la conjuration de Nice. Surpris, Dungler se joint aux négociateurs français. C’est lui-même qui établit un poste radio dans le château Saint-Anne afin de pouvoir communiquer avec Alger. Dungler ne réussissant pas à rentrer en contact avec les Américains, Pétain décide de demander

à Jean Jardin, ambassadeur de France à Berne, d’établir une liaison avec l’ambassadeur américain en Suisse.

Le 30 janvier, les négociateurs français sont attendus à Nice. Mauvaise nouvelle : l’opération est reportée. Le 2 février, Dungler et Jeantet reprennent la route pour Vichy. Six jours plus tard, les conjurés allemands font savoir à Jeantet qu’une nouvelle opération est prévue. Le 13, Faucamberge se charge de lui dire que l’affaire est à une nouvelle fois remise à plus tard.

Vendredi 24 février au soir, Dungler et Jeantet arrivent à Nice. Le lendemain, le coup de tonnerre tombe : « Samedi, c’est l’annonce de la catastrophe. Buccholz est arrivé la mine sombre. Le SD (police de sûreté du Parti) est chargé, sur ordre d’Himmler, d’enquêter sur ses agissements et les nôtres. Il en a été informé par la voie hiérarchique car le SD ne peut intervenir dans les activités de l’Abwehr qu’avec autorisation de l’OKW (Etat-major général de l’Armée) et en respectant les privilèges de l’Armée.

Une commission du SD se présentera dimanche après-midi au château Sainte-Anne, territoire de l’Abwehr, où Buccholz est prié de le recevoir et de répondre à ses questions. Nous sommes « invités » Petétin, Faucamberge, Dungler et moi à nous présenter à 16 heures pour être entendus également. »

Pour leurrer le SD, les conjurés français et allemands créent de toutes pièces une version alternative des faits : « Nous déclarerons que l’objet des entretiens de Nice, engagés à l’initiative de Buccholz et de Faucamberge, était la recherche d’une politique commune Pétain-Giraud dans l’hypothèse d’une attitude plus libérale adoptée par le gouvernement allemand à l’égard de la France. Nous ne ferons état ni de la liaison avec les Américains, ni du protocole. Si nous faisons admettre par le SD cette version des faits, nous pouvons nous en tierer sans mal.»

A l’issu des interrogatoires, seul Paul Dungler est fait prisonnier du côté français.

Revenu libre de Nice, Jeantet s’entretient avec Pétain. Le Maréchal lui recommande la plus grande prudence : très certainement sera-t-il lui aussi bientôt arrêté. Jeantet mesure parfaitement qu’il en est sursis. Le 27 juin, il se rend une dernière fois à Nice. La Milice tente l’y arrêter.

Le 20 juillet, l’attentat contre Hitler a enfin lieu mais hélas, il échoue : « Si Buccholz et Guebhardt sont impliqués dans le complot et tombent sous le coup de la répression, je ne tarderai pas à en subir les effets car tous les participants des entretiens de Nice deviendront suspects. »

Effectivement, sept jours plus tard, Jeantet et ses collaborateurs, Pierre Darbieux et Philippe d’Elbée, sont arrêtés par la Milice, officiellement pour « menée antinationale ». Jean Degans, Chef du 2e Service de la Milice attendait depuis longtemps de « coffrer » Jeantet :

« – Ah, te voilà enfin ! Assieds-toi.

Il m’informe en quelques paroles que les interventions du Cabinet du Maréchal pour me tirer d’affaire, cette fois, sont vaines. Je suis placé en état d’arrestation pour « menées antinationales » et vais être remis à la police allemande.

Ma réponse est qu’il me dégoute à un tel point que je préfère me trouver entre les mains de la Gestapo qu’entre les siennes.

Degans décroche le téléphone, demande Boemelburg : « Mon colonel, j’ai Jeantet dans mon bureau. Il dit qu’il préfère être entre vos mains qu’entre les miennes. » Il éclate d’un gros rire : « Vous venez le chercher dans un instant ; parfait. »

Jeantet est livré à la Gestapo. Pétain est impuissant à empêcher sa déportation au camp d’Eisenberg, où se trouve par ailleurs Paul Dungler. Pierre Darbieux et Philippe d’Elbée sont eux déportés au camp de Ravensbrück, où ils trouveront la mort.

A son retour en France, la justice gaullo-communiste frappera Gabriel Jeantet d’indignité nationale.

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